LE GRAND CIRQUE DE CALDER 1927

De : Jean Painlevé

France, 1955, PAL, 4/3 - 43 mn
zone 2, Couleur, Réalisation : Jean Painlevé
Assistante : Geneviève Hamon
Caméra : Claude Beausoleil
Son : Freddy Baume


Indisponible à la vente actuellement


LE GRAND CIRQUE CALDER 1927, c’est comme son nom ne l’indique pas, un cirque miniature. Ce « film de copain » de Jean Painlevé est le premier tourné sur le célèbre cirque que Calder fabrique à Paris entre 1926 et 1931. C’est aussi le plus complet avec un total de vingt-huit attractions.

Painlevé veut donner du cirque « la vision d’un spectateur, moyennement placé », d’où l’économie de gros plans, de mouvements de caméra. Peu orthodoxe, ce parti pris de tourner un « document » n’a pas toujours été compris à l’époque. Painlevé proposa à Calder de retravailler le film, d’en faire un « vrai » documentaire en insérant des prises de vue de spectateur.

Finalement, et c’est tant mieux, il l’a laissé tel quel, avec Calder lui-même en Monsieur Loyal, omniprésent et omnipotent.

Un document brut
:
Des trois films tournés sur le Cirque de Calder, celui de Jean Painlevé est le premier et le plus complet, mais contrairement aux deux autres, LE GRAND CIRQUE CALDER 1927 n'a jamais été mis en exploitation. Commencé en 1953, terminé en 1955, Painlevé considère le film comme un « document de base », et cela après bien des péripéties : une brouille avec la Cinémathèque Française, ou plus précisément avec Mary Meerson, alias Marie Popoff, compagne d'Henri Langlois, à propos d'une promesse de participer financièrement à la production ; cette participation devait se faire par le biais du « Bureau International du Film Individuel de la FIAF (Fédération Internationale des Archives du Film), et avec le concours de la Cinémathèque Française » … Painlevé se fâche, il écrit à Calder, qu'il n'aura désormais rien à faire avec « cette Raspoutine en jupon », ni avec Langlois…

Puis il y a des problèmes techniques : Freddy Baume, l'ingénieur du son (recommandé par Mary Meerson), bâcle, selon Painlevé la deuxième partie de la bande son . Ce qui décide Painlevé à mettre définitivement le projet au placard, et à passer à autre chose c'est la réaction de Calder au rapport que lui fait sa fille Sandra après qu’elle eut assisté à une projection du film.
Car Painlevé est un documentariste et un amoureux du cirque, ami de Gilles Margaritis, qui vient de lancer « La Piste aux étoiles ». Il apprécie l’extraordinaire présence, la proximité, et la « classe » des numéros que la télévision permet au spectateur de voir. Mais en même temps il ressent profondément, comme Gilles Margaritis lui-même d’ailleurs, combien cette « piste aux étoiles » avec ses numéros toujours plus étourdissants va bientôt rendre le spectateur toujours plus blasé, toujours plus passif, et détruire le petit cirque itinérant « de papa », un peu poussif, un peu « amateur », avec sa ménagerie souvent pathétique, mais qu’on va voir en famille « pour les enfants ».

Car dans la bande son qui a survécu du GRAND CIRQUE de Painlevé la joie des enfants, leur émerveillement, leur excitation, leurs rires, et cette façon dont ils retiennent leur souffle, est une partie intégrante du spectacle. A cela s'ajoute la gaîté de la musique qui dramatise les numéros, la participation joyeuse du public, l’ambiance irréelle. Painlevé ne se prive pas de ces évocations. Alexis Gruss saura relever le défi…

Mais Calder a un autre regard. L'économie cinématographique de Painlevé le déçoit. Il veut plus de gros plans, de mouvements de caméra… terminant sa lettre à son vieil ami Painlevé par un « Ne te fâche pas »…

« Pourquoi veux tu que je me fâche ?! », répond Painlevé, « J'ai fait un document de base comme convenu – vision d'un spectateur, moyennement placé (en supprimant les préparatifs, mais pas tous). Le film est en grande largeur. Pour en discuter et en tout cas le rythmer, il faut une copie et une projection convenables, d'abord. Or nous avons projeté une copie qui n'était pas synchrone et dont les images dansaient par suite du tirage. En coupant quelques mètres à différents endroits, on peut enlever toute longueur lassante. Mais de toute manière on peut ajouter des gros plans des personnages (il y en a actuellement 30%); mais il ne faut pas qu'on voit trop souvent les mains tenir tout l'écran : les personnages sont petits. On peut aussi ajouter des plans rapprochés de tes préparatifs (ou les supprimer complètement). Enfin, si on veut faire un documentaire, on peut ajouter des vues du public. De toute façon, ce film est fait pour être projeté sur un écran ayant au moins 1m50 de large pour qu'on distingue les détails qui sont sur la pellicule. Bien à toi et en février on verra ce qu'il faut faire. N'oublie pas d'acheter un scaphandre pour les prochaines inondations. »

Les choses en sont restées là, Painlevé n'en fera pas « un documentaire » comme il l'avait proposé, mais laissera un document brut. De son côté, Calder fera appel au réalisateur Carlos Villardebo qui tournera sa version du CIRQUE pour Pathé en 1961, film largement diffusé. C'est Hans Richter qui, en 1963, tournera la troisième et dernière version du CIRQUE, composée uniquement de gros plans. (Ce cinéaste avait déjà travaillé avec Calder dans DREAMS THAT MONEY CAN BUY, en 1948)

Alors pourquoi présenter aujourd'hui la version Painlevé du Cirque Calder ? Parce que nous avons changé aussi, et avec le recul le parti pris d’authenticité de Painlevé paraît plus juste, n'en déplaise à Calder. Painlevé ne nous emmène pas au cinéma mais au cirque. Un cirque où les grosses pattes de Calder font tournoyer tout une série de personnages et d'animaux, un cirque où tout est miracle, tout est magie.

Et cette toute première version présente aussi un intérêt muséographique, car elle reprend la quasi-totalité des numéros que Calder avait imaginés, et met en mouvement un maximum des pièces que Calder avaient fabriquées. Le Musée Whitney de l'Art Américain à New York, propriétaire de l'original, a ainsi pu identifier certaines pièces grâce au document de Painlevé.

Brigitte Berg